Interview with Lawrence Weiner

Considéré comme l’un des «pères fondateurs» de l’Art conceptuel, à 68 ans, l’américain Lawrence Weiner vit entre New York et Amsterdam. Dès la fin des années 60, il utilise le langage comme matière première de ses œuvres. Si ses installations murales sont son médium privilégié, il produit également des livres, des films, des vidéos, des performances ainsi que des œuvres sonores.
Avant d’aborder ses nouveaux projets - un livre pour l’Unesco, sa participation à la prochaine exposition d’art moderne et contemporain documenta en Allemagne et une exposition à Anvers en collaboration avec l’artiste contemporain britannique Liam Gillick - Lawrence Weiner nous présente «Gyroscopically Speaking», son exposition en cours à la Galerie Marian Goodman (NYC).
D’une ouverture d’esprit immense et d’une grande simplicité, il nous a reçu dans son atelier au cœur du West Village à New York pour nous donner sa vision du rôle de l’Artiste dans la société, pour nous parler de son travail au quotidien et nous présenter son point de vue sur le design, les livres et le Graffiti…
Parlez-nous de votre exposition actuelle à la Galerie Marian Goodman…
Tout d’abord s’est posée la question de l’espace et le sens à donner au lieu d’exposition. Ayant déjà réalisé plusieurs shows dans cet espace, il m’a fallu trouver une nouvelle manière d’intervenir. C’est pour cette raison que je me suis intéressé à l’idée de la Gyroscopie. J’ai essayé de dessiner une courbe à partir de laquelle je propose un langage composé de mes différents travaux, sans début ni fin. Cela me permet de développer un travail sans hiérarchie aucune.

Une phrase assez forte revient souvent dans vos interviews : vous voulez que vos travaux « Fuck people’s life » …
Pouvez-vous nous en dire plus ?
Il y a une idée fausse autour de la position de l’Artiste. Les gens pensent qu’il y a un certain privilège à être artiste, mais c’est faux !
Je ne pense pas que l’Artiste ait le droit d’imposer des idées, son rôle est de proposer, d’ouvrir des possibilités en montrant aux gens qu’il y a différentes manières d’appréhender les choses. Si les gens sont prêts à interagir avec mes œuvres et à se séparer de leurs idées reçues - en bref si j’arrive à changer la relation des gens aux objets et de manière plus globale leur relation à l’autre - alors je « fuck people’s life ». Et c’est la raison d’être de mon travail.
En dehors de son aspect conceptuel, votre travail a une forte valeur graphique et esthétique. Quel est votre avis sur le graphisme et le design actuel ?
C’est une question délicate car je ne me considère pas comme un designer.
Le design est une forme de langage qui s’efforce de trouver des solutions à des problématiques contemporaines. Mais je suis rarement satisfait des propositions que je vois autour de moi.
Concernant mon travail, tout est fait ici depuis l’atelier, avec des matériaux et un équipement très simples. Tout part du dessin, l’ordinateur n’intervient qu’à la fin. Encore une fois, ce qui est important pour moi n’est pas la technique mais le fait de transmettre du sens.
Vous avez toujours considéré le livre comme un support à part entière, pouvez-vous nous en dire plus sur votre rapport au livre et à la publication ?
Je viens d’une famille où les gens n’avaient pas énormément accès aux livres.
C’est en trouvant des livres dans les bibliothèques que je me suis personnellement construit. Le livre est quelque chose qu’il est impossible de faire disparaître, on pourra toujours essayer de les brûler, de les détruire, il y en aura toujours un quelque part. C’est pour cela que j’aime ce support, je trouve qu’il y a quelque chose de sensuel avec les livres. J’aime aussi l’idée qu’un livre n’est pas linéaire. Contrairement aux media actuels comme Google ou Wikipedia avec lesquels il faut préalablement savoir ce que tu cherches, un livre peut être ouvert au hasard, être commencé au milieu, à la fin. J’aime ainsi tomber sur les choses de manière aléatoire.
Pour toutes ces raisons, j’aime les livres et bien que n’ayant pas le temps de répondre à toutes les propositions qui me sont faites, je continue à en faire autant que possible. Je travaille actuellement sur mon journal en Jamaïque édité chez Three Star Books.

Une caractéristique centrale de votre travail est le fait de placer vos œuvres dans l’espace urbain. Vous avez vécu l’arrivée du graffiti à New York, êtes-vous sensible à ce mouvement ?
Cela a toujours existé. Dans les années 60, nous n’avions pas de téléphone portable à l’époque et je me rappelle qu’il m’est arrivé d’écrire des messages à la craie sur le mur du bâtiment d’un ami. Le graffiti fait partie de la vie ! Mais lorsque le graffiti est devenu « décoratif », un plaidoyer existentiel et égocentrique, lorsque par exemple quelqu’un s’est mis à écrire « moi Jose 42e Rue » alors les choses ont commencé à changer. Je pense que le graffiti se justifie par le message qu’il transmet sans quoi, il perd tout son intérêt.
Selon vous, quel type de mouvement, groupuscule ou forme d’art, est émergent de nos jours ?
Je ne cite jamais de noms car je ne veux oublier personne ! Mais je pense que la période est très ouverte, et qu’il y a en effet beaucoup d’artistes rencontrés lors de mes différents déplacements qui m’intéressent et que j’essaie de suivre. Ces artistes se battent pour essayer de développer autre chose. Cela se traduit tout simplement par des réunions, des débats, des rencontres.
Néanmoins, ce ne sont pas des personnes qui sortent de l’académique qui selon moi représentent le mieux ces nouveaux groupes émergents. Je ne critique pas cela, je dis juste qu’ils ne font pas le même type de recherches.
L’Art est-il à la fin d’un cycle ?
Non, je ne crois pas à cette notion de cycle, de renouveau de l’Art… Pour moi cela n’a pas de sens. L’Art a radicalement évolué depuis le Moyen Âge jusqu’à maintenant et a toujours cherché une manière de fonctionner et de faire partie du monde actuel. L’Art est ce qu’il est et ce qu’il doit être !
TRAVAIL QUIPROQUO
Lawrence Weiner
Interview par AA-JE
Portraits par Jeremy Liebman
Interview réalisée pour le magazine Clark à l’occasion du numéro 46 (Spécial 10 ans! )
